Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Voyage à Barcelone

Barcelone, mars-avril 2010

Cela fait plus de vingt ans que je ne suis pas venue à Barcelone. Le changement est énorme. Fini la saleté, bonjour le propre. Les immeubles sont ravalés, la ville se révèle, mélange d’arabesques de l’art moderne, profusion de bâtiments, du plus simple au plus monumental, construits sans aucun doute sous l’égide d’une architecture à l’imagination débridée. Barcelone n’est plus Marseille, place à la ville rationnelle. Un réseau de bus tellement important que son plan est impossible à réaliser, dixit le seul agent que j’ai rencontré avant qu’il ne se refugie derrière sa porte ferrée, car il n’y a pas de guichet dans le métro et aucun être humain pour vous renseigner. Un réseau urbain de location de vélos (Bicing) complètement hallucinant, avec des pistes cyclables magnifiques qui bordent les grandes avenues et pénètrent aussi dans les petites ruelles si pittoresques — les municipalités de gauche françaises peuvent aller se rhabiller. Mais pas de guichet non plus. L inscription se fait uniquement sur internet et pour les résidents seulement. La ville, gigantesque, s’étend de façon tentaculaire et systématique : le béton agrémenté de palmiers à gogo progresse, des camions déversent des pierres dans la mer pour fermer les digues qui dessinent les plages à la queue leu leu ; d’autres apportent des centaines de vélos dans de nouvelles stations… De petites guinguettes en plastique couleur bois, bar et toilettes sont posées tous les 200 mètres sur les plages dont les dernières, tout au nord, ne portent pas encore de nom sur la carte officielle. Autour des guinguettes, de quoi trier ses déchets dans quatre conteneurs bien rangés et bien jolis. On peut aussi, si on a fauté avec une canette, la compacter grâce à une machine en forme de grosse canette d’un design très in.

La majorité de la ville est devenue chic, si bien que la Casa Mila, immeuble de Gaudi le plus sobre et le plus canonique, est maintenant couvert des drapeaux d’une banque et ressemble plus à un centre commercial qu’à un musée.

Partout, des espaces verts, des bancs, des jeux pour les enfants, des ascenseurs pour les handicapés, des zones Wifi, des sculptures modernes. Et tout cela jusque dans les quartiers périphériques populaires, autour des HLM en briques, qui sont de toute façon plus beaux qu’en France. Cette ville high-tech, écolo et super design ressemble trait pour trait à ce dont rêvent nos amis les Verts. Sans oublier que leur copain JCDecaux est arrivé au fait de sa gloire avec des écrans plats géants encore jamais vus en France dans le métro. Cela semblerait vérifier que les espaces pub dévolus à Monsieur Decaux sont toujours proportionnelles au nombre de vélos…

J’arrête là ma description du paysage urbain. C’était dans ce cadre (plan large) que s’est tenu le Colloque international sur la décroissance du 26 au 29 mars dans le cadre (plan moyen) d’un bâtiment, monument national d’intérêt historique et artistique, construit au XIXe siècle, qui abrite l’université de Barcelone.

Je ne me suis pas sentie concernée, le tarif prohibitif de l’inscription marquait d’ailleurs très bien un style de public « défrayé ». Des universitaires de nombreux pays, à la recherche d’un nouveau modèle économique pour sortir de la crise, s’y sont rendus. Et Hervé Kempf le résume très bien dans son article : « On sait maintenant que décroissance se dit degrowth en anglais, decrecimiento en espagnol, decreixement en catalan, decrescita en italien. Bon, même si on le savait déjà, c’est toujours bien de réviser… Alors, je me suis quand même rendue au compte rendu des ateliers, qu’on appelle aussi plénière, parce que c’était « gratis », et aussi parce que je voulais savoir si j’avais raté quelque chose. J’avais le programme sous les yeux, et si vous voulez l’avoir aussi, vous pouvez le trouver ici : http://www.degrowth.eu/v1/index.php?id=9&l=2

Vous prenez la liste des ateliers et vous avez le compte rendu, c’est pratique. Les thématiques, toujours très générales, ont été abordées sans qu’il n’y ai la moindre initiative concrète, à part — je vous le donne en mille — la création d’un site Internet ! Encore un ! Bien sûr, il y a certainement des éléments qui m’ont échappé, et je laisse le soin à François Schneider, l’initiateur de ce colloque (et quasiment notre premier abonné !), de nous faire un compte rendu digne de ce nom. Il me semble qu’au regard de la cible visée, c’est-à-dire ceux qui ne connaissent la décroissance que dans les livres, c’était une réussite. Je doute seulement que la question d’un modèle économique soit pertinente, même si la décroissance est toujours la bonne réponse.

Si on s’intéresse un peu au concret et que l’on zoome par exemple sur la question de « l’habiter », le rapporteur de l’atelier signale que l’on a pas pu trouver d’accord sur la défense des squats, ce qui est assez symptomatique, et peut-être normal après tout, pour des défrayés. On nous a tout de même été invités à aller visiter le squat « officiel » de Barcelone : Can Masdeu.

Donc, certains, mus par la curiosité de pénétrer dans un vrai lieu alternatif, ont grimpé ensemble vers le haut lieu. On nous a laissés à l’extérieur, groupes, à admirer des jardins partagés et à prendre des photos, tel un groupe de touristes américains. Quand M. est arrivé avec sa pancarte en forme d’escargot, une  femme est venue vers lui et lui a demandé, sincère et admirative : « You make it yourself ? » Ensuite, alors que nous étions toujours un peu parqués autour de la bâtisse, un résident nous a fait un topo. Je n’ose pas vous répéter les questions qui lui ont été posées ! Il a fait un long discours pour nous expliquer la vie en communauté, et il a reconnu que le problème majeur était le « facteur humain » — je ne traduis pas littéralement, mais c’est en substance ce que cela voulait dire. En gros, les résidents n’arrivent pas à s’entendre. Il y a eu comme une gêne générale, et puis quelqu’un a demandé s’il y avait des couples, et il a répondu très précisément que « non, il n’y en avait plus ». Puis il a énuméré le sexe et l’âge de chacun des vingt-cinq résidents. Ensuite, je suis partie…. Pour ce qui est de la visite intérieure je ne pourrais pas vous en dire plus mais, là aussi, il y a un site : http://www.canmasdeu.net/?page_id=265

Les activités que propose Can Masdeu sont assez New Age : cela va de la danse au débat sur l’urgence climatique, en passant par un atelier de « bricolage sexuel » — c’était en février, vous auriez pu apprendre à autoconstruire un vibromasseur à partir d’appareils recyclés, raté ! —… Je suis mauvaise langue, vous pourrez vous faire une idée en allant sur le site, seulement en espagnol pour l’instant.

Pendant tout ce temps, je logeais au squat de résistance de la Rimaia, en plein centre ville. Là, leur site est en catalan : http://larimaia.org/

Alors je vous livre ici cette phrase prise sur la page « Qui sommes-nous ? »

« Nous sommes nés comme une île dans l’archipel des résistances, le long des fissures de ce monde glacé. Nous voulons approfondir les espaces ouverts et les espaces d’auto-organisation et la convergence des quartiers de la ville, et ailleurs, nous plonger dans un savoir libre et partagé qui nous rend plus forts et plus sages et plus savants, nous avons libéré des pratiques ouvertes, et mis des outils entre nos mains pour nous aider à nous soutenir et à soutenir une nouvelle façon de faire les choses au milieu de l’hostilité de la situation actuelle. »

Le squat de la Rimaia n’est pas un squat de vie ; c’est un squat de résistance avec son centre social, sa bibliothèque (très bien référencée) et ses cours de maths, d’électronique, de langue, etc. La loi en Espagne fait dépendre la durée de vie des squats de l’attitude des propriétaires : si le propriétaire porte plainte, alors il y a une décision du juge et un commandement de partir à une date donnée. Le squat de la Rimaia n’en a plus que pour un mois, et pourtant il fonctionne à plein. Même si certains ont déjà prévu d’aller ailleurs, dans un autre squat, ou d’en ouvrir un nouveau qui s’appellera encore la Rimaia (crevasse étroite et profonde située au sommet d’une langue glaciaire, entre la glace et la paroi rocheuse d’un cirque)- car peu importe l’adresse c’est le lieu qui compte – tous s’agitent autour des travaux et des activités. Un squat de ville, sans production agricole : donc, pas écolo. La nourriture, les lits, la vaisselle, les livres, tout n’est que récupération, avec aussi beaucoup d’échanges productifs : un atelier d’informatique tenu par des hackers de talent, un atelier d’électronique que j’ai vu fonctionner à une heure du mat entre la poire et le dessert et un atelier d’artistes (matériel récupéré par des étudiants d’art). Chacun œuvre pour lui et pour la Rimaia, c’est une formation permanente dans une ambiance très conviviale et très chaleureuse. J’ai commencé par y dormir, et puis je suis restée. On ne m’a pas demande qui j’étais, j’ai parle de mes activités en France et propose de faire un atelier.

C’est ici que j’ai retrouvé T. que j’avais perdu de vue depuis l’action contre le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes de l’été dernier. Mes espoirs se tournent vers cette exceptionnelle jeunesse qui vit totalement en marge de la société et à qui je voudrais rendre hommage ici. Je salue le courage de vivre cette radicalité malgré et avec les obstacles de la précarité. C’est à leur contact que l’on trouve de la force, dans cette liberté assumée. T. a 17 ans, il voyage sur les routes avec la bénédiction de sa mère : « Tant que tu peux rester en dehors du système, fais-le. » Quelle mère ! Et c’est ce qu’il fait. Il va de squat en squat et y trouve amour et soutien. T. pratique l’autogestion « naturelle ». Il fait la vaisselle et prépare des pâtes pour vingt personnes : « j’ai été élevé aux pâtes, c’est tout ce que je sais faire. » Parfois, il se retrouve à la rue, mais cela ne dure pas longtemps car T. a une gueule d’amour, et son sourire rayonne tant sur son visage que les gens, surtout les filles, l’invitent à dormir et à manger, à se laver. Il fait la manche, il ramasse des vêtements dans la rue. Il partage tout et ne possède pas grand-chose. Depuis que je l’ai quitté à Nantes, il a presque tout perdu, excepté son petit réchaud à gaz et son sweet noir qu’il avait d’acheté à Notre-Dame-des-Landes avec tous les sous qui lui restaient, marqué de l’inscription : « Vivre libre ou mourir ».

Caroline Sarrion, ocmars@free.fr, pour Limites

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