Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Un concept productif de grains à moudre

Pour un numéro zéro, il m’est apparu pertinent de cogiter sur l’adéquation de ce concept à la philosophie de la décroissance.

Ce concept a été d’un grand apport dans ma faculté de penser. Je l’ai côtoyé très tôt avec les mathématiques modernes. Ceux d’entre nous qui ont connu la joie de découvrir la théorie des ensembles, dès les premiers pas dans l’enseignement secondaire, s’en souviennent sûrement.

Cet enseignement a malheureusement disparu du paysage scolaire, comme toutes les mathématiques modernes d’ailleurs, on ne le retrouve que dans l’enseignement supérieur, si on veut bien faire des mathématiques, ce qui n’est évidemment pas le cas de tout le monde. Or, ces mathématiques modernes sont un outil qui permet de réfléchir, de raisonner indépendamment de toute « application ». Est-ce pour cela qu’elles ont disparu ? Je le crois. Le calcul, lui, ne disparaîtra jamais …

Revenons à nos « patates »… En effet, qu’est-ce donc qu’une « patate » sinon un ensemble défini et donc délimité ? On pourrait dire que donner la définition d’un ensemble revient à en donner les limites.

Je me souviens à quel point je jubilais lorsqu’il fallait jouer avec les intersections et les unions. Bref, « jouer » oui mais aussi trouver avec cette méthode une faculté de raisonner avec la logique mathémathique qui est basée sur le même principe.

On retrouve également la notion chez Kant qui, en tant que pédagogue, ne s’est pas privé de fonder toute sa philosophie sur le concept de limite. Je ne vais pas vous raconter la critique de la raison pure, j’aimerais seulement vous inviter à concevoir que définir les limites, c’est pratiquer la critique. Non pas dans son sens commun mais comme une sorte de vigilance à revenir toujours sur les limites du champ d’application des idées.

Et maintenant je saute sans transition à une autre image : celle d’un monde  limité. Oui, ça vous le savez très bien — on le rabâche assez souvent — : nous vivons dans un monde hélas limité, un monde matériel s’entend, car notre imagination et notre pensée, elles, peuvent nous porter au-delà de ces limites, ne l’oublions pas. Ce monde matériel, tout de même, est le nôtre et le nom de cette nouvelle revue est bienvenu pour ne pas l’oublier non plus. Comment cette « patate-là » pourrait-elle bien s’appeler ?

Voilà un ensemble bien vaste à définir. Mais, si nous examinons bien, nous pourrions, par exemple, trouver un dénominateur commun aux actions qui se réalisent dans ce monde. De ce point de vue, nous pourrions dire qu’il y a les actions marchandes et les actions non marchandes qui formeraient deux sous-ensembles. Raisonner en termes quantitatifs n’est pas inhumain du tout. On nous rebat les oreilles de statistiques qui sont fondées sur des extrapolations sorties d’études sur des panels qui sont bien souvent peu représentatifs. Il est évident que nous n’avons pas besoin de statistiques pour affirmer que le sous-ensemble des actions marchandes a pris une ampleur considérable, si nous comptons dans les actions marchandes toutes les actions qui ont un rapport avec l’argent ; ainsi le fait de se rendre sur son lieu de travail pour recevoir, à terme, une rémunération. Si vendre sa force de travail est considéré comme une action marchande, est-ce qu’aller déposer ses enfants à la crèche pour pouvoir aller vendre sa force de travail est une action marchande ? Il me semble que oui. Tout est une question de finalité. Chercher à classer les actions dans l’un de ces deux ensembles est un bon début d’analyse.

Et l’idéologie très dominante voudrait que les actions marchandes croissent sans fin.

Un des objectifs principal de la philosophie de la décroissance est de réduire au minimum la sphère marchande afin de laisser place à la sphère non marchande. « Décroissance » et « non-marchand » sont des mots « négatifs », et c’est précisément cela qui en fait des concepts intéressants. Kant utilisait la notion de « négatif » pour définir ces concepts critiques, qui permettent de tracer une  ligne de démarcation en mettant hors du monde que nous voulons ce que nous ne voulons pas. Ils opèrent des ruptures et tracent des frontières, et cela est bien pratique.

Si nous devions définir de façon « positive » ce qu’est un monde décroissant, nous ne le pourrions pas. Alors, cessons de nous le demander. Car c’est à nous, les « êtres humains », de le remplir avec nos différences d’êtres humains, si différents.

Pour cela il existe une méthode que j’utilise personnellement. Il suffit de retirer une action marchande pour que naisse une autre action non marchande et pleine de surprises, de plaisir et de création. Il suffit que je retire de ma vie un objet manufacturé pour que naissent d’autres objets uniques et personnels. Pour expliquer ce que je veux dire, je prends souvent cet exemple. Je suis en voyage et je veux envoyer à ma mère un petit souvenir. Je décide ne ne pas lui envoyer une carte postale parce que je les trouve moches et chères et parce qu’elles ne peuvent représenter ma situation personnelle, alors je ramasse un bout de carton d’emballage, je fais un petit dessin dessus et je colle un timbre — impossible de faire autrement à moins de connaître quelqu’un qui se rend dans le quartier où vit ma mère (ce serait beau, mais ce n’est pas toujours possible) —, là je suis sortie de la sphère marchande et ma mère aussi. Inutile de vous dire sa joie et son étonnement lorsqu’elle reçoit le bout de carton.

Ce petit exemple personnel et banal montre simplement qu’en décidant de limiter notre rapport avec le monde marchand, nous augmentons logiquement notre rapport avec le monde non marchand.

Il en va pareillement du temps. Ah, ce temps si précieux. Combien de fois avez-vous dit ou entendu la fameuse phrase « Je n’ai pas le temps » ? Ils, elles, nous n’avons pas le temps, à cette litanie si souvent prononcée succède souvent un acte marchand. Nous renonçons car il faut aller vite. L’urgence est au cœur du monde marchand, et c’est comme cela que nous prenons le chemin tout tracé, l’autoroute (au sens propre et figuré) qui sévit dans le monde marchand. Là aussi, le système des vases communicants entre les deux mondes fonctionne à plein. Les rouages de ce processus sont parfois si intégrés dans nos vies que nous ne nous en apercevons même pas. Mais de quelle urgence s’agit-il ? C’est une question qu’il ne faut pas cesser de nous poser. Ne vaudrait-il pas mieux parler de priorités ?

Si nous décidons de ralentir, et d’adopter le rythme de l’escargot, nous nous réapproprions le temps. Si nous décidons de ralentir, alors nous pouvons prendre le temps de faire autrement, de réfléchir au sens de nos actes et de trouver un moyen d’agir à notre façon.

Mais voilà, nous ne pouvons pas le faire seuls. Une limitation personnelle engendre souvent un partage avec les autres. Ensemble nous pouvons trouver de nouvelles actions non marchandes productrices de biens et de liens désirés. Nous pouvons surmonter la peur de manquer, la peur de ne pas posséder, la peur de ne pas réussir et la peur d’être isolés. A chaque trouvaille, nous gagnons de l’autotomie, nous gagnons aussi de la fierté d’avoir trouvé, d’avoir fait grossir l’ensemble des actions non marchandes.

C’est là « la puissance des pauvres », car la pauvreté n’est pas la misère, au contraire.

Notre petite théorie des ensembles exposée, nous voyons que le monde total est en lien direct avec nos actions au quotidien. En prenant en main notre destin, nous contribuons à la définition « analytique » du monde total, c’est-à-dire en y ajoutant une exemplification (une réalisation concrète) de nos valeurs dans la liste infinie des possibles.

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