Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Présentation

Pourquoi une telle publication ? Une publication est-elle jamais utile si elle ne fait que rajouter des phrases et des commentaires à ce qui existe déjà comme discours et comme actes ?

Mais, tout à l’inverse, si au milieu de nos mondes il doit s’agir de rendre toute sa place à la parole, alors n’importe quelle publication n’est-elle pas toujours utile ?

Voilà le type d’hésitation à double tranchant qui rend compte au plus près d’une « double face » de la parole : « On en a marre des beaux discours et du blabla ! Des actes ! ». Certes, certes, faut-il alors se taire ? Il doit pourtant bien y avoir un écart entre le recul volontaire de la pause et le silence imposé de la censure.

Telle est la complication qu’entendent affronter ces Cahiers francophones de la décroissance. Comment ?

Sans l’affaiblir, sans la cacher sous le tapis. Poursuivre l’exigence de Merleau-Ponty pour affronter cette complication en la posant « dans les termes les plus offensants, offensants comme l’est la pauvreté et comme le sont tous les bons raisonnements ». Mais n’aurait-il pas fallu distinguer entre pauvreté et misère ? Ainsi commence une discussion…

Ne pas se croire l’apporte-parole d’une compréhension toute faite.
Pratiquer l’inverse, s’installer dans les débats, les discussions, voire les disputes.
Refuser de se croire la pensée d’un mouvement.
Préférer toujours les mouvements des actes et des pensées…

C’est pourquoi, ces Cahiers francophones de la décroissance porteront une triple ambition, une triple ouverture, un triple accueil.

Ces cahiers, pour n’être ni une revue ni un journal, devront porter une ambition à la fois théorique et pratique :

  • moins théorique qu’une revue universitaire qui, par sa forme, peut parfois rebuter bien des partisans de la décroissance.
  • mais néanmoins théorique car nous devons constater, pour le regretter aussi, le manque de repères théoriques et pratiques de beaucoup d’objecteurs de croissance sincères et convaincus : d’où des dossiers thématiques, des débats, des fiches « argumentatives », des chroniques (comptes- rendus de lectures, retours d’expérience…), des hommages aux « défricheurs » de la décroissance… sans hésiter à afficher un engagement pour la décroissance comme projet politique. Mais que veut dire « politique » ? Voilà encore un débat à ouvrir sans trop tarder…
  • plus pratique et surtout moins polémique qu’un journal d’actualités autour de la décroissance : proposer un espace de convergences, de confluences, de rencontres et de confrontations sereines entre différents courants de pensée de l’écologie radicale, des socialismes… Place évidemment sera faite aux « alternatives concrètes », aux expérimentations sociales, écologiques et démocratiques… Pour éviter de s’enfermer dans une rhétorique auto-satisfaite et incompréhensible, place sera faite aussi tant à des expressions artistiques de la décroissance qu’à des polémiques franchement critiques de nos critiques…

Ces cahiers francophones devront ajouter aussi l’ambition de ne pas prendre l’objection de croissance par un seul fil. Comment ne pas remarquer que nos amis québécois n’abordent pas la décroissance exactement par le même bout que d’autres francophones, africains, suisses ou belges ? Diversité francophone, pluralité des fils, surtout n’en tirer aucun trop fort, cela ferait un nœud.
Tenir compte de la diversité des approches : simplicité volontaire, réseau, alternatives concrètes, contre-pouvoirs et « antipouvoir », mouvement politique, lien avec les courants altermondialistes…

Enfin, ces cahiers francophones de la décroissance devront avoir une dernière ambition, la plus difficile des trois car il va s’agir d’être cohérent sans être fermé, d’être systémique sans être systématique, d’être radical sans être intransigeant. C’est ici qu’il nous faudra clairement distinguer entre la décroissance comme « transition » volontaire et l’objection de croissance comme cœur d’un nouveau « paradigme » en vue d’une société juste, d’une planète vivable, d’un monde décent, de territoires démocratiques… Et c’est maintenant que les discussions commencent vraiment…

Mais alors pourquoi ce nom de « Limites » ? Eléments de réponse au numéro 0 ; puisque le premier dossier thématique sera consacré à ce que nous pouvons entendre, dire et faire avec ces « limites ».

Michel Lepesant, coordinateur de la rédaction de Limites