Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Le Conseillisme

Le thème de ce numéro étant «l’autogestion généralisée», il ne pouvait venir au monde sans un article sur le «conseillisme».

Le conseillisme, est une théorie/pratique partagée par plusieurs mouvements et s’appuyant sur le pouvoir des Conseils Ouvriers.

Il existe des conseillistes anarchistes, des conseillistes marxistes, des conseillistes situationnistes, des communistes de conseil. Les références sont, les conseils ouvriers paysans ou de commune pratiqués en Russie lors de la révolution de 1917, ou l’expérience des conseils ouvriers de Turin en 1969, ou bien celle de la Commune de Barcelone en 1936.

Les conseils ouvriers fonctionnent selon le principe de la démocratie directe. Ils rassemblent l’ensemble des travailleurs dans des assemblées de base. Les élus de ces assemblées sont mandatés et doivent rendre compte de leurs activités devant l’assemblée. Ils sont révocables à chaque instant par l’assemblée.

Comment ce « pouvoir » et ses défenseurs ont-ils évolué dans l’histoire ?

Le pouvoir des Conseils

Il est difficile de définir l’origine des Conseils Ouvriers. Pour Karl Marx, « La Commune de Paris, c’était la dictature du prolétariat », néanmoins sous son appellation de « Conseils », on fait remonter les premiers Conseils ouvriers ou « Soviets » à l’époque de la révolution Russe de 1917. D’après «Wikipédia» leur origine remonterait au vétché, un terme qui est synonyme de soviet dans l’ancien russe, et qui “correspondait à une sorte de diète, organe principal de la puissance politique de la cité.” En février 1917, la reformation des soviets aboutit au renversement du régime tsariste. Mais les soviets n’exerceront jamais réellement le pouvoir : de février à octobre 1917, le pouvoir est détenu par un « gouvernement provisoire » dirigé par Kerenski. Le mot d’ordre défendu par les bolcheviks est alors : « Tout le pouvoir aux soviets ! ». Néanmoins, il s’agissait du début de la société du spectacle et en fait malgré l’affichage, à partir d’octobre 1917, le pouvoir sera réellement détenu par des « commissaires du peuple » dirigés par Lénine. Des conseils ouvriers feront aussi leur apparition en Allemagne en novembre 1918. Ils auront une influence sur le pouvoir en place et seront une des origines de la signature d’un armistice avec la France. Les conseils ouvriers d’Allemagne sont écrasés en janvier puis en mars 1919. Ils apparaissent au même moment en Alsace, en Hongrie en 1919 et en Italie en 1920. A chaque fois, ces insurrections prolétariennes ne durent que quelques semaines ou quelques mois et sont rapidement anéantis par le pouvoir en place, la bourgeoisie ou la social-démocratie. En 1921, les marins de Kronstadt se révoltent contre le pouvoir bolchevik pour défendre celui des soviets : ils seront écrasés par la répression. Comme on peut le constater, les Conseils ouvriers ont été très tôt confrontés au pouvoir de bureaucrates issus de leur rang, comme le disait Karl Liebknecht, «l’ennemi est dans nos murs ! » On voit plus tard réapparaître des conseils ouvriers en Hongrie en 1956 (contre le pouvoir stalinien), en France en mai 1968 (contre le pouvoir en place et celui du PCF et de la CGT dans l’opposition), ainsi qu’à nouveau en Italie en 1969. A partir de 1968, le terme de conseils ouvriers commence à être remplacé par celui d’assemblées ouvrières, puis d’Assemblées Générales. A partir de 1973, on parle en Italie d’assemblées autonomes, dans le sens où ces assemblées ne sont pas contrôlées par les syndicats. Les assemblées autonomes subsistent en Italie jusqu’en 1979 : elles regroupent toutes sortes de travailleurs, mais aussi des chômeurs et des étudiants. En France, c’est le terme de coordinations qui est utilisée en 1986 pour désigner les assemblées de cheminots et d’infirmières en grève. Mais contrairement aux conseils ouvriers du début du siècle, ces assemblées de travailleurs ne prennent pas une forme insurrectionnelle. L’Assemblée Générale est seulement considérée comme une forme d’organisation. Il en est de même pour les assemblées de grévistes qui se sont constituées en 1995. Parfois contrôlées par les syndicats, ces assemblées se sont limitées à un cadre purement revendicatif. On peut donc dire que le phénomène de «Conseils Ouvriers » a pris fin dans les années 80, en même temps que la victoire total du productivisme dans le monde.

Le Conseillisme

Le « conseillisme » est un courant marxiste anti léniniste qui se réclame des conseils ouvriers, tels qu’ils existèrent en Allemagne en novembre et en décembre 1918. Pour les conseillistes, seules ces assemblées réunissant l’ensemble des prolétaires doivent diriger la révolution. Ils s’opposent donc aux conceptions de Lénine pour qui seul le parti devait diriger la révolution. Ce dernier ne s’est pas fait faute de les critiquer dans son célèbre pamphlet « le gauchisme maladie infantile du communisme » paru en 1920. Les conseillistes étaient aussi appelés « gauchistes » mais ce terme n’avait rien à voir avec le terme de « gauchiste » en vigueur après la révolution de Mai-68. Après la révolution de Mai, le terme de gauchiste bien au contraire désignait des léninistes purs et durs et même des staliniens comme les maoïstes, les pires ennemis des conseillistes. Les conseillistes pensent que les conseils ouvriers doivent être la seule structure organisant la société socialiste, ils mettent en avant la démocratie directe. Les conseillistes rejettent aussi les syndicats, considérés comme des structures réformistes. Les conseillistes allemands refuseront aussi l’union avec la social-démocratie au nom de la lutte antifasciste, ce qui est compréhensible lorsqu’on se souvient comment ils avaient été réprimés par cette dernière. Pour les conseillistes, l’antifascisme constitue un abandon de la lutte des classes, qui est la seule façon de vaincre la bourgeoisie et le fascisme qui n’en est que l’expression de crise. De même pour les conseillistes, l’URSS était un pouvoir ennemi, un capitalisme d’État, la révolution de 1917 est considérée comme une révolution bourgeoise, suivie d’un coup d’État.

Brève histoire du conseillisme

1919 en Allemagne, les Unions se développent et s’unissent en formant l’A.A.U.D. (80 000 membres en 1920 lors de sa création, 200 000 en 21). Elle se présente dans son programme comme étant ni syndicat, ni parti, mais noyaux d’usines révolutionnaires, dont la tâche principale est de promouvoir une “association de producteurs libres et égaux”. Les Unions doivent dans les grèves sauvages contribuer à la formation d’un front de classe. La fondation de l’A.A.U.D. se fait sur le rejet du parlementarisme, des syndicats, et l’acceptation de la dictature du prolétariat et des conseils ouvriers En Octobre 1919, l’ultragauche est exclue du Parti Communiste d’Allemagne, le KPD au Congrès d’Heidelberg. Ils fondent alors un nouveau Parti communiste le 4 avril 19820 : le KAPD (Parti Communiste ouvrier d’Allemagne). Il faut néanmoins souligner que le KAPD est la continuation du KPD révolutionnaire de 1918. Le K.A.P.D est pour les Unions, contre les syndicats, le parlement, et contre la fusion avec l’U.S.P.D de ce qui reste du KPD. En 1927, des conseillistes hollandais dont Pannekoek fondent le Groupe Communistes Internationaux (GIC). Le GIC s’auto dissout en 1940 au moment de l’invasion des Pays-Bas par l’armée allemande. Entre temps Paul Mattick a émigré aux USA où il a fondé deux revues conseillistes : « Living Marxism » et « New Essays ». En Espagne on peut dire que le POUM avec Andres Nin était le représentant de cette tendance conseilliste. En France, il faudra attendre 1949 pour voir cette sensibilité apparaître autour de la revue « Socialisme et Barbarie » qui donne naissance en 1958 à deux groupes distincts : Informations et Liaisons Ouvrières et Pouvoir Ouvrier. En 1960 Informations et Liaisons Ouvrières devient ICO (Informations et Correspondances Ouvrières. Disparition de Socialisme et Barbarie et de Pouvoir Ouvrier à la veille de 1968, suivi de la dislocation d’ICO en 1973, qui deviendra «Échanges et Mouvements» en 1975.

L’apparition et le développement de l’Internationale Situationniste en 1957 est certainement une des causes de la disparition des tendances conseillistes en France.

Les limites du conseillisme

Les Conseils ouvriers se sont toujours définis par rapport à un autre pouvoir, au début par rapport au pouvoir de l’État, puis par rapport au pouvoir des syndicats, ou des Partis staliniens lorsque ceux-ci sont devenus une puissance. Ils expriment ce désir d’autonomie venant de la base, une expression sans intermédiaire de cette volonté de reprendre le pouvoir, qui aurait été confisqué ou afin qu’il ne soit pas confisqué. Dans ce sens les Conseils constituent la deuxième vague de la «vague démocratique». La première étant celle du surgissement du peuple revendiquant des droits, la deuxième celle du peuple exigeant le pouvoir sur les moyens de production.

Néanmoins, il s’agit dans tous les cas de pouvoir au sein de l’entreprise, avec l’espoir que cette cellule serait la cellule de base et que la réunion de toutes les cellules de base permettrait de faire « société » et de mettre en œuvre une nouvelle société réellement démocratique puisque la démocratie ne s’arrêtera plus aux portes des lieux de production.

On ne trouve pas de réflexions à l’encontre de la technologie (entendue comme un «déferlement» et caractérisant le capitalisme sans arrêt obligé d’innover et de «révolutionner les moyens de production» afin de maintenir son profit, pas de critique non plus à l’égard de l’entreprise elle-même acceptée comme cellule de base de la société. Peu de réflexions (du moins au début) sur la vie quotidienne et sa «colonisation par la marchandise»….

Surtout après Mai-68, on va assister au surgissement de réflexions sur d’autres pouvoirs, celui des hommes sur les femmes, celui de la technologie sur la société, celui des hommes sur la nature et but ultime une réflexion sur le pouvoir lui-même et le rejet de la prise de pouvoir au cœur du projet « conseilliste », réflexions entamées en partie par les situationnistes. Ces nouvelles préoccupations sont à l’origine de l’obsolescence du corpus théorique des conseillistes,

L’internationale Situationniste

L’IS est certainement le stade ultime du conseillisme, il a à la fois enrichi et mis fin à celui-ci de part ses réflexions sur le pouvoir et la vie quotidienne. Le projet situationniste repose à la fois sur le communisme de conseil et la révolution de la vie quotidienne. Le communisme de conseils vise l’abolition des États et du capitalisme et l’instauration de l’autogestion généralisée par le pouvoir des conseils ouvriers (démocratie directe). Les situationnistes luttent avant tout pour une société égalitaire débarrassée des rapports marchands, c’est-à-dire pour le communisme. La révolution de la vie quotidienne, est un projet libertaire et hédoniste qui s’oppose à la colonisation de la vie quotidienne par la marchandise et qui a été résumé par le célèbre slogan : « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave ». La révolution de la vie quotidienne s’appuie sur plusieurs idées : La participation des individus (refus des représentations immuables) ; Refus des médiations en tant que séparées ; La réalisation et l’épanouissement de l’individu : le libre usage de soi-même est un des aspects de cet épanouissement, mais globalement, la subjectivité radicale de chacun-e est censée se développer dans le refus des contraintes de la rentabilité, et ce dans tous les domaines, tout en gardant la responsabilité de ses actes ; L’abolition du travail en tant qu’aliénation et activité séparée de la vie qui va, résumée par un slogan, que Guy Debord s’attribue, écrit à la craie sur un mur du quai aboutissant sur la Seine de la rue de Seine en 1952 (à Paris) : « Ne travaillez jamais » ; Le refus de toute activité séparée du reste de la vie quotidienne : les situationnistes luttent pour l’abolition de l’art contemplatif, des loisirs en tant que séparés de la vie de tous les jours, de l’Université et pour la réunification de toutes les activités humaines : la fin de la division du travail et des séparations entre les différentes sciences. Ainsi, l’activité de production n’est plus séparée de la réalisation individuelle, des loisirs et de la sexualité. De manière plus générale, le projet situationniste aspire à ce que toutes les activités humaines prennent une forme poétique : celle de la libre création de situations par les individus. L’abolition du spectacle en tant que rapport social aliéné. Le spectacle c’est une réorganisation de la société autour du développement de l’image. La marchandise est devenue image, après avoir conquis le secteur de la production elle s’attaque au secteur de la consommation et à la vie quotidienne qui n’a été délivrée en partie des tâches de production que pour retomber dans les griffes de la société spectaculaire-marchande. Avec l’essor de la production de l’image dans la société capitaliste du XXème siècle s’est développée une infrastructure, qui détermine des relations humaines médiatisées par des images, bref il ne s’agit plus seulement d’images au sens strict du terme mais d’un monde de l’image. Le but ultime de ce monde virtuel est «la conservation de l’inconscient dans les changements pratiques des conditions de l’existant» (GE Debord : « La société du spectacle »), afin de perpétuer la société spectaculaire-marchande. Autrement dit, l’essor des technologies devraient nous permettre de satisfaire largement les besoins fondamentaux des êtres humains sans qu’ils ne soient obligés d’être contraints, mais pour éviter que l’on ne s’aperçoive de cette réalité et assurer la continuation d’une façon de produire comme on l’a fait depuis le début de la société industrielle, le système essaye de maintenir un voile de religiosité à travers le développement du spectacle et la colonisation de la vie quotidienne par la marchandise. Conclusion : Ainsi les situationnistes poussent la réflexion marxiste et la critique de la société capitaliste à son paroxysme mais ils conservent toujours une dernière illusion, c’est celle de croire que l’on pourra être sauvé par la technique. Ils n’ont pas non plus développé de réflexions sur la croissance et sur les limites d’une croissance infinie dans une Terre limitée, même si leur critique de la vie quotidienne en représente une première étape indispensable.

La reprise de l’exigence d’autogestion ne pourra se faire qu’à partir d’une revendication d’autogestion « généralisée », d’une réflexion sur le déferlement technologique, et surtout sur la loi d’entropie appliquée à l’économie. Elle devra aussi commencer par une réflexion poussée sur les produits, le bon usage et le mésusage des ressources naturelles.


Bibliographie

Se référer aux œuvres des différentes personnalités qui ont illustré l’histoire de l’ultragauche : Anton Pannekoek (Les Conseils Ouvriers 1946), Herman Gorter, Karl Korsch (Auteur de « Marxisme et philosophie » en 1923, Maximilien Rubel, Otto Rühle, Paul Mattick « Marx et Keyn es », Cornélius Castor adis, Claude Lefort (Socialisme et barbarie), GE Debord (La société du spectacle ) Raoul Vaneigem (« Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations) Henri Simon (ICO, sur le sécessionnisme).

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