Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Entre la fin d’un monde et le commencement d’une époque

“Arnold Ruge écrivait à Marx en mars 1844* : « Nous vivrons assez pour voir une révolution politique ? Nous, les contemporains de ces Allemands ? Mon ami vous croyez ce que vous désirez ». Quatre ans plus tard cette révolution était là.” Internationale situationniste, n° 12, septembre 1969, page 3.

*(En réalité la lettre remonte à Mars 1843, mais cela ne change rien à l’essentiel).

En 1972, quatre années après Mai 68, Raoul Vaneigem avait synthétiquement et parfaitement photographié, d’un point de vue situationniste, le danger de récupération et de régression en marche :

« Belles âmes du langage dominant, c’est vous qui incitez au meurtre, à la haine, au pillage, à la guerre civile. « Dans l’ombre du spectacle cruel et ridicule, surgit la guerre ancienne des pauvres contre les riches, qui est aujourd’hui, masquée et falsifiée par la réfraction idéologique, la guerre des pauvres qui veulent le rester et des pauvres qui veulent cesser de l’être. « Si l’histoire devait tarder à prononcer, par la voix des prolétaires de l’anti-prolétariat, l’ordre de liquidation du système marchand, qu’ils sont capables d’exécuter, les formes anciennes de la violence légaliste et illégaliste unifieraient les deux camps dans la même et antagoniste autodestruction. Dans l’aile extrême du droitisme et dans le gauchisme situationnisé, le jeu terroriste l’emporte déjà comme pratique idéologique de la fin des idéologies. Si nous ne sauvons pas le ludique, il se sauvera contre nous. » ((Terrorisme ou révolution, préface à E. Courderoy, Pour la révolution, Champ Libre 1972, page 28.))

Aujourd’hui, néanmoins, on ne peut que constater qu’un grand nombre d’individus n’arrive toujours pas à réaliser que la seule manière de racheter véritablement les exploités du travail salarié avec tous les damnés de la terre qui les accompagnent dans la soumission à l’aliénation sociale triomphante de la société capitaliste planétaire, passe par la critique du travail, par une nouvelle conception et une nouvelle distribution des richesses et par l’abandon d’une logique consumériste polluante et folle ; certainement pas par l’apologie sadomasochiste du travailleur et de son sacrifice intolérable, imposé en support d’une surproduction capitaliste aussi inutile qu’insoutenable.

Un nouveau prolétariat absolu est apparu, mais beaucoup de ceux qui avaient spontanément adhéré à l’esprit pratique de mai, n’ont pas osé, ou pas su, opérer de façon radicale la rupture avec les schémas politiques du passé. Beaucoup de ceux qui méprisaient idéologiquement les bureaucraties pseudo soviétiques, continuent à concevoir la politique comme une manipulation à imposer aux masses inconscientes de travailleurs.

Tragique et impérissable actualité du stakhanovisme et de la personnalité autoritaire.

En se présentant comme le réformateur attitré de l’idéologie révolutionnaire marxiste-léniniste qui avait irradié sur un demi siècle de luttes du prolétariat ses illusions autoritaires et son cynisme bureaucratique, le gauchisme light du révisionnisme communiste et celui apparemment hard des groupuscules extraparlementaires, n’a été qu’un dernier alibi pour prolonger l’agonie d’une idéologie communiste que le sujet historique de mai, dans son euphorie, avait renvoyé à la poubelle de l’histoire comme un capitalisme d’Etat contre-révolutionnaire.

Se libérer de l’idéologie révolutionnaire était devenu pour les révolutionnaires les plus lucides la condition nécessaire, mais pas suffisante, pour que la révolution sociale puisse émerger au-delà des syndicalismes hypocrites et des compromis obscènes de la politique. Une agitation nouvelle se présentait dans la vie quotidienne comme une autre manière de se confronter à l’histoire à faire et à la préhistoire à défaire.

Certes, une telle distance critique de toute stratégie violente ne s’est jamais confondue avec aucune liturgie pacifiste prête à tendre l’autre joue ; elle s’est exprimée, plutôt, par le refus cohérent de l’extrémisme bureaucratique et autoritaire, fils nihiliste et mystico mécaniciste d’une logique d’avant-garde politique séparée de la vie quotidienne. Les situationnistes, et Vaneigem en particulier, se sont toujours drastiquement opposés à une telle attitude aliénée et à toute avant-garde politique la pratiquant.

Il était question, pour ces libertaires internationalistes enragés, de refuser sans ambiguïté une stratégie fonctionnelle au système spectaculaire marchand : dans la société du spectacle, en fait, le projet de déconditionnement nécessaire des sujets humains ne peut pas imposer de façon autoritaire et arbitraire ses raisons sans participer automatiquement aux raisons de l’ennemi. Qui se bat contre le spectacle ne peut pas se permettre d’assumer des comportements spectaculaires ; il doit savoir attendre, en évitant les pièges récupérateurs qui tendent à transformer les déserteurs de l’économie en militants obtus, partisans involontaires d’un simulacre de guerre civile permanente opposée spectaculairement à la liturgie messianique d’un parlementarisme de moins en moins crédible et supportable par ses esclaves sans chaînes apparentes.

Clarifier l’importance d’une troisième voie différemment révolutionnaire, est apparu très difficile pendant les dernières décennies du siècle à peine fini ; et cela continue. Sans doute n’est-il pas facile de faire émerger cette intelligence sensible au-delà du manichéisme du spectacle.

La pédagogie consumériste cultive l’ignorance des désirs authentiques et structure une personnalité autoritaire diffuse parmi les citoyens spectateurs. Même la critique pratique – absolument nécessaire – du productivisme par une décroissance agréable risque de virer à la névrose d’une nouvelle morale décroissante intégrée à l’exploitation capitaliste sous forme de renonciation et de sacrifice volontaires. La subjectivité sur laquelle se fonde une société humaine tend ainsi à se déliter, en se réduisant au manichéisme d’une alternative binaire.

Les situationnistes disaient: « La théorie révolutionnaire est maintenant ennemie de toute idéologie révolutionnaire, et elle sait qu’elle l’est ». Or, pendant les dernières décennies du siècle passé, on a assisté partout, malheureusement, à une machiavélique sacralisation idéologique du simulacre d’un mouvement ouvrier en voie de disparition. Bien peu d’individus ont donné l’impression de s’en rendre compte et la dénonciation d’une telle supercherie est passée plutôt par une sorte de trahison du dogme ouvriériste.

Le mysticisme absurde d’une telle sacralisation du prolétariat s’est manifesté tragiquement comme la fin d’une époque (celle de la lutte de classes traditionnelle) et comme crise d’identité du prolétariat en tant que classe de la conscience (conscience de classe), mais la décomposition de la gauche anticapitaliste, réduite à un inconsistant fantôme idéologique, ne signifie pas une victoire définitive du capitalisme. La lutte de classes a subi une mutation structurelle, mais l’affaiblissement chronique de l’alternance de gauche dans les démocraties spectaculaires n’est pas, en perspective, une mauvaise nouvelle pour les révolutionnaires de la vie quotidienne, car elle permet le constat, et donc le dépassement, d’une manière historiquement inefficace de combattre le mode de production capitaliste dans sa phase suprême d’économisme totalitaire.

La ruine de la partitocratie est en train de marquer désormais de façon irréversible la fin de l’idéologie gauche (c’est le cas de le dire) de la politique spectaculaire. L’écroulement des partis politiques formels favorise l’émergence possible du parti historique du dépassement : le parti pris de la vie.

Certes, personne ne peut exactement évaluer la durée de ce processus, mais la classe de la conscience pourrait réapparaître, et peut-être bien quand plus personne ne s’y attend, du côté de la critique du travail au lieu de celui, absurde et humiliant, de son apologie.

La crise structurelle du système ne date pas d’aujourd’hui, mais elle est maintenant sous les yeux de tous. Au point que même les sbires soudoyés de l’économie politique s’affairent pour diffuser une propagande terroriste de « la crise » en en faussant les temps, les modes et les dynamiques pour mieux la coller à la vie quotidienne des citoyens spectateurs, incroyablement appelés à rembourser à leurs frais les gaspillages inconsidérés et les opérations insensées d’une économie financière fonctionnant en circuit fermé.

On vit, aujourd’hui, non pas l’énième crise économique mais une crise de l’économie tout court qui montre combien le système de pouvoir est, en fait, bien plus fragile que jamais. Il n’y a que l’insuffisance d’un projet alternatif au mode de production capitaliste et la faiblesse d’une radicale opposition antiproductiviste pour le faire apparaître invincible.

Avant que la chute du mur de Berlin et des équilibres capitalistes de Yalta n’obligent les metteurs en scène du spectacle social à transformer la guerre froide en guerre de religion, les luttes de classes en guerres civiles et les Etats nationaux, libéraux ou ex-communistes, en bandes aussi mafieuses que les multinationales privées, l’idéologie communiste autoritaire a exprimé son extrémisme, non pas comme une maladie infantile, mais comme un dernier dérangement sénile conséquent à l’embourgeoisement progressif de la social-démocratie et du bolchevisme bureaucratique.

Le spectacle final de la chute du mur de la honte a produit une masse de serviteurs volontaires de gauche d’un « capitalisme éthique », pathétiquement opposé, en apparence, à l’indécence du pouvoir libéralisé et sans freins que l’hystérique fibrillation de volonté de puissance des droites prédatrices affiche comme programme unique.

Pendant que les partis formels commençaient à disparaître dans un effondrement mal maîtrisé, les chefs politiques et syndicaux de la gauche aux abois se sont recyclés en une impuissante opposition de manières (certains sont même devenus camarades de pique-nique sournois et obscènes de la réaction et de l’affairisme mafieux le plus grossier), en se faisant impliquer dans le désastre collectif et dans l’intrinsèque corruption de la démocratie spectaculaire.

Ce que les mafieux font par une cynique lucidité intéressée, les critiques spectaculaires du spectacle le font, par contre, par pure idiotie, car ce n’est pas concevable de combattre l’aliénation par des formes aliénées de contestation. On ne peut pas revendiquer la moindre crédibilité si on ne met pas concrètement en cause les fondements pourris et intimement déshumanisés du système capitaliste dont le productivisme pollue la planète entière et la vie quotidienne des êtres humains.

Proposer à nouveau, ici, les éléments de réflexion que les situationnistes, et Vaneigem en particulier, ont mis au centre du projet d’autogestion généralisée de la vie quotidienne pendant l’exploration d’un nouveau monde possible, autour de l’insurrection de mai, signifie relancer le projet commun d’émancipation individuelle et sociale de la subjectivité en renouant avec le courage d’une utopie concrète qui n’a pas cessé de nous manquer depuis la défaite victorieuse de Mai 68.

Cela signifie, enfin, parier sur l’humanité de l’homme, de la femme et de l’enfant pour essayer d’impliquer les intelligences sensibles dans une dynamique de renversement de perspective de la vie que la volonté de vivre de chacun n’a jamais arrêté de désirer (et d’explorer, là où les situations étaient favorables) dans la poursuite de ce combat pour le bonheur tangible dont la fin des années soixante du siècle dernier n’a été qu’un début.

Sergio Ghirardi, le 20 septembre 2010

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