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L'empreinte écologique

Il aura fallu attendre deux décennies après la publication du rapport du Club de Rome (Halte à la croissance) pour que, au début des années 1990, Mathis Wackernagel et William Rees publient Notre empreinte écologique, dans le cadre d’une thèse de doctorat en planification urbaine. Le premier est aujourd’hui directeur du Global Footprint Network (GFN), réseau à but non lucratif, créé en 2003, qui développe et coordonne les recherches sur l’empreinte écologique. Il travaille aujourd’hui avec 78 organisations partenaires, en affichant l’objectif que, d’ici à 2015, dix pays adoptent « officiellement » l’empreinte écologique, au même titre que le PIB.

L’objectif d’un tel indicateur est aisé à formulé : sur les 51 milliards d’hectares de la surface terrestre, seule une douzaine (terrestres et aquatiques) est « bioproductive ». Depuis toujours, les hommes produisent comme si la nature avait une capacité illimitée de ressources et de renouvellement, en particulier grâce à la photosynthèse. Mais cela a-t-il encore un sens quand la croissance économique dépasse une croissance démographique qui s’est elle-même emballée au XXe siècle ?

Pour le savoir, l’empreinte écologique (EE) tente de calculer le coût de nos usages/mésusages en unités de surface terrestre ; intuitivement, cela revient à se demander combien de planètes sont consommées. L’EE mesure les surfaces biologiquement productives de terre et d’eau nécessaires non seulement pour produire les ressources qu’un individu, une population ou une activité consomme mais aussi pour absorber les déchets générés — attention, le terme « déchets » fait uniquement référence aux émissions de CO2 [1] —, compte tenu des technologies et de la gestion des ressources en vigueur à ce moment. La mesure se fait en « hectare global », c’est-à-dire en hectare avec une productivité égale à la productivité biologique mondiale moyenne [2].

En comparant l’EE avec la biocapacité, c’est-à-dire la disponibilité des surfaces biologiquement productives, il est alors facile de savoir si les hommes mésusent de la nature et sont en « dépassement écologique » : parce que les productions humaines puisent dans les stocks, et les épuisent, au lieu de se limiter à utiliser seulement les surplus régénérés annuellement, mais aussi parce qu’elles produisent plus de déchets que la nature ne peut en assimiler annuellement.

Calculation Methodology For The National Footprint Accounts, GFN, édition 2008, figure 4.

L’EE repose ainsi, c’est en même temps son utilité et sa limite, sur la conversion en « hectares globaux » (hag) de toute une série d’usages de ressources naturelles « renouvelables » pour les besoins de consommation et les rejets d’une population donnée, d’un individu à l’humanité. L’EE est calculé pour six grandes catégories de superficies dont nous dépendons : les champs cultivés, les pâturages, les espaces forestiers exploités pour leur bois, les surfaces de zones de pêche, les espaces bâtis ou « artificialisés », et enfin les surfaces de forêts capables de séquestrer le carbone que nous émettons [3].

Voici la formule, pour un pays : EE=(P/Rn)-FR-FEQ

  • P est la production récoltée ou les déchets émis
  • Rn est le rendement national moyen
  • FR (facteurs de rendement) et FEQ (facteurs d’équivalence) sont des facteurs de conversion. Les premiers permettent de transformer des tonnes de produits en une surface équivalente.
  • Les facteurs d’équivalence convertissent les surfaces réelles exprimées en hectares de différents types d’usage du sol  en leur équivalent en hectares globaux. Par exemple le facteur d’équivalence de la surface urbanisée la définit comme égale à celle des pâturages.

Pour ses avocats, l’EE est compréhensible par un large public et facilite la prise de conscience en faveur de comportements écoresponsables. Ne fournit-elle pas facilement une mesure des abus de nos droits de soutirage sur la nature ? Mais, pour ses détracteurs, l’indicateur souffre de limites qui compromettent sa pertinence.

En effet, l’EE n’est ni un indicateur de développement ou de progrès global car il n’y a pas de prise en compte du social, ni un indicateur environnemental global puisque des dimensions aussi importantes que la qualité des eaux, les rejets dans les airs (excepté le CO2) et les sols, les déchets (hormis le CO2) ou bien la biodiversité, ne sont pas intégrées.

De plus, les éléments du capital naturel qui ne peuvent pas se régénérer par le biais plus ou moins direct de la photosynthèse, comme les déchets nucléaires et les ressources de la lithosphère (la croûte terrestre), sont par définition exclus du champ d’étude de l’EE. Le sont également les flux de ressources et de déchets qui ne peuvent être mesurés en termes de surface. Plus encore, elle ne prend en compte que les seuls impacts sur l’homme et non ceux sur l’écosystème. C’est ainsi que l’EE « oublie » de mesurer le bruit et les vibrations, les accidents, la pollution atmosphérique, la pollution des sols et des eaux, la plupart des impacts sur les territoires et les consommations de ressources non renouvelables…

Plus généralement, faut-il même chercher à construire un indicateur environnemental global alors que l’on réfute l’utilisation du PIB ? Prétendre résumer par un seul et unique indicateur une réalité aussi complexe qu’un système économique ou écologique est-il pertinent ? Un indicateur repose toujours sur des conventions qui sont elles-mêmes supportées par des valeurs, des représentations, un imaginaire : un paradigme. C’est pourquoi, il faut se contenter sans doute de l’utiliser comme le PIB : en toute conscience de ce qu’elle peut dire ou pas, en connaissant ses multiples défauts et en la combinant avec d’autres indicateurs environnementaux, tout aussi « réducteurs »…


Les notes
  1. http://www.footprintnetwork.org/fr/index.php/GFN/page/calculators/ []
  2. source : WWF rapport planète vivante 2008 []
  3. Pourquoi l’EE à côté des bilans carbone ? Les arguments de Jean Gadrey []

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