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A quels biens devons-nous nous limiter?

La décroissance nous enjoint de limiter notre production – et, par-là même, notre consommation – de biens matériels. Ce, notamment, en vue de préserver notre planète. Comme d’autres mouvements d’écologie radicale, elle ne prend pas en considération l’espoir que la science finira par trouver une solution à nos problèmes environnementaux : pour l’instant, cette solution n’existe pas et, pour autant qu’elle existe, cette dernière risque bien d’arriver trop tard. Il faut donc réfléchir à partir de ce que nous avons. Tout cela n’est pas nouveau. Toutefois, selon quel critère allons-nous décider à quelle quantité ou à quels types de biens nous devons nous limiter ? Car, s’il est simple de prôner la limitation, il est beaucoup plus compliqué de savoir à quoi nous devons nous limiter.

Ainsi, certains nous diront qu’il faut se limiter aux biens nécessaires. Par « nécessaire », il s’agit d’entendre les biens qui satisfont nos besoins vitaux. Le problème avec un tel critère est que celui-ci peut être terriblement restrictif. En effet, j’ai certainement besoin d’un toit pour survivre, mais est-il vraiment nécessaire que je possède un lit douillet ? Une simple natte peut bien faire l’affaire. Devrons-nous faire comme Diogène qui, déjà bien dépouillé, décida un jour de se passer de son écuelle après avoir vu un enfant boire l’eau d’une fontaine avec ses mains ? S’en tenir strictement aux biens nécessaires semble nous mener à une vie d’ascète, qui n’est pas des plus réjouissantes. Cela ne signifie pas que celui qui veut mener une vie d’ascète n’en a pas le droit ; cela signifie simplement que, si nous n’avons pas l’obligation, d’un point de vue écologique, de vivre en ascète, alors personne ne peut nous obliger à mener une telle vie.

Face à ces arguments, il s’agit de trouver un autre critère. Certains diront alors qu’il faut se limiter aux biens utiles, c’est-à-dire aux biens dont, selon le Petit Robert, « l’usage, l’emploi est ou peut être avantageux, satisfait un besoin ». Mais ce critère ne nous avance pas tellement lorsque l’on cherche un critère écologiquement satisfaisant. En effet, le dernier téléphone portable à la mode, qui me permet de consulter internet (et sa mine d’informations) où que je sois, est fort utile (il est avantageux), mais constitue néanmoins un désastre au niveau écologique. En tout cas, tant que la production et l’utilisation de cet appareil – et de tous les autres appareils du même type – seront aussi polluantes et nécessiteront d’utiliser tant de ressources non renouvelables. Mais quelle ressource, une fois utilisée, peut, à proprement parler, être « renouvelable » ? L’exemple du téléphone portable n’est, précisément, qu’un exemple, et il peut, après examen, s’avérer être erroné, mais il ne sert qu’à illustrer ce fait plus général : le critère d’utilité ne nous permet pas de discriminer les biens polluants (disons plutôt trop polluants, car toute production matérielle pollue dans une certaine mesure et use de l’énergie) des biens au bilan écologique acceptable. Peut-être que l’exemple du téléphone portable n’est pas le meilleur (bien que je pense qu’il parle à beaucoup de gens), mais il paraît difficile de nier que certains biens particulièrement utiles sont néanmoins outrageusement dévastateurs pour la planète. Ainsi, le critère de l’utilité ne semble pas être le plus approprié, au niveau écologique, pour décider des biens matériels auxquels nous devons nous limiter.

De ce fait, en lien avec ce qui vient d’être dit, on pourrait décider que nous devons nous limiter aux biens qui ont, précisément, un bilan écologique acceptable, indépendamment de leur utilité. Par exemple, les biens que nous produisons et consommons seraient acceptables à partir du moment où ils ne rejettent pas plus que tant de CO2  dans l’atmosphère (production et utilisation incluse), qu’ils n’ont pas besoin de plus de tant de tels types de ressources pour être produits ou pour fonctionner, etc. Mais dire cela, c’est ne rien dire. Il reste toujours le problème de savoir sur quelle base on fixerait le taux de CO2 acceptable, le type acceptable de ressource, etc. De plus, avec ce critère, il s’agit d’éviter un autre problème. En imaginant que l’on ait réussi à fixer ce qu’est un bilan écologique acceptable – bilan que tout bien doit respecter si on veut pouvoir le produire –, le problème est que nous pourrions être amenés, selon ce critère, à exclure certains biens qui améliorent considérablement la vie de certaines personnes, voire permettent de sauver des vies. Pensons, par exemple, à la machine qui aide un malade à respirer. Cette dernière ne passerait peut-être pas le test du bilan écologique. On serait donc en droit de produire des biens au bilan écologique acceptable, mais totalement futiles et, en revanche, nous n’aurions pas le droit de produire certains biens, certes écologiquement problématiques, mais capable de sauver des vies humaines ! Cela paraît difficilement acceptable.

En ayant en tête ce qui vient d’être dit, voici comment nous pourrions fonder le critère de limitation : toutes choses égales par ailleurs, peuvent être produits et utilisés tous les biens qui, s’ils étaient produits pour et utilisés par tous les êtres humains sur terre, ne détérioreraient pas pour autant la qualité de vie des individus existants et à venir.

Le « toutes choses égales par ailleurs » est particulièrement important. Il signifie que le critère proposé s’adapte aux circonstances particulières et aux caractéristiques propres à chaque individu. Il sera plus facile de détailler ce point en montrant les avantages de ce critère par rapport aux autres. Contrairement au critère d’utilité, le critère de limitation proposé répond à l’exigence écologique. En effet, détruire la planète détériore clairement la qualité de vie des êtres humains existants et à venir (cela peut même détruire la vie tout court). Il ne s’agit toutefois pas de s’en tenir au bilan écologique du bien produit indépendamment de son contexte d’utilisation, étant donné qu’il prend en considération les circonstances particulières et les caractéristiques propres à chaque individu-utilisateur. Il permet dont de produire et d’utiliser des biens qui n’ont peut-être pas, de manière « individuelle », un bilan écologique très bon mais qui, se restreignant à certains contextes, à certains types d’individus, voire  tout simplement à certaines circonstances passagères, sont tout de même admissibles. Le critère s’insère dans une optique écologique globale, et ne juge pas l’objet indépendamment de qui l’utilise et de quand on est en droit de l’utiliser.

Un exemple servira mieux mon propos. Nous savons aujourd’hui que la planète serait dégradée de façon terrible si chaque individu vivant sur Terre possédait et utilisait régulièrement une voiture, prenait l’avion dès qu’il voyage, consommait de la viande tous les jours, et j’en passe. En fait, ce mode de vie n’a pas eu besoin de s’étendre à l’ensemble de la planète pour constituer, d’ores et déjà, un danger pour l’humanité. Pourtant, cela ne signifie pas, par exemple, que nous devions cesser complètement d’utiliser la voiture. On peut imaginer que certains usages, tels que le transport par ambulance, seraient maintenus.  De la même façon, si de nombreuses personnes ne devraient plus posséder de voitures individuelles, ces dernières pourraient toutefois être à disposition (seraient à louer) selon les besoins.

Ainsi, le critère proposé répond à l’exigence écologique, sans pour autant restreindre l’individu à ne satisfaire que ses besoins vitaux. Il autorise l’être humain à profiter d’un certain confort, à produire du futile si cela l’amuse, mais toujours dans les limites écologiques. De plus, étant donné qu’il est sensible aux caractéristiques de chaque individu, il n’interdit pas tout bien à partir du moment où son bilan écologique semble, au premier abord, « mauvais ». Un individu malade, ou handicapé, aurait accès à certaines technologies, même si, en elles-mêmes, ces dernières peuvent être considérées comme étant écologiquement problématiques. En bref, la production et l’usage de certaines technologies gourmandes en énergie ou particulièrement polluantes seraient limitées à des cas bien précis [1]. Enfin, s’il est plus permissif que le critère de la nécessité, le critère que je défends dans cet article n’est pas pour autant un critère « fantoche » qui, finalement, ne nous limiterait en rien. En effet, si l’on appliquait strictement ce critère, ce dernier nous mènerait malgré tout à des changements radicaux dans nos modes de vie (nous l’avons vu, par exemple, avec le cas de la voiture). Nous sommes donc à présent dotés d’un critère qui paraît satisfaisant d’un point de vue écologique aussi bien qu’humain. Il mérite certainement d’être développé, mais on peut estimer que son esquisse surpasse déjà les autres critères proposés. En cela, il est intéressant.

Bertrand Cassegrain


Les notes
  1. Pour reprendre l’exemple de la machine qui aide un patient à respirer, afin de trancher la question de son usage, il s’agit de répondre à celle-ci (qui est, en fait, le critère adapté au contexte individuel) : « si tous les individus qui ont besoin d’une machine qui les aide à respirer utilisaient une telle machine, cela détériorerait-il la qualité de vie des individus existants et à venir ? » Il y a de fortes chances que la réponse soit « non ». []

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