Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

La décroissance autogestionnaire : une alternative au capitalisme

Thierry Brugvin

Largotec/Paris XII

Thierry.brugvin@free.fr

Introduction

Cet article vise à mettre en lumière une tendance nouvelle, celle de la «décroissance autogestionnaire». La  décroissance autogestionnaire peut être considérée comme un des courants des mouvements autogestionnaires socialistes, libertaires, ou encore de l’écosocialisme. La décroissance autogestionnaire dépasse la simple approche de l’économie politique et peut être considérée comme une des tendances du « nouveau » paradigme postmoderniste. Cette forme de décroissance autogestionnaire est portée et initiée par des groupes d’origines très diverses, mais dont certains des individus ou des tendances se rencontrent dans ce nouveau courant de pensée. Il s’agit donc d’une convergence, au moins sur certaines idées, entre une part des membres des associations appartenant aux mouvements altermondialistes, tel Attac, les écologistes, tels les Amis de la Terre, Greenpeace ou certains Verts comme Yves Cochet, des membres du mouvement pour la décroissance (le journal La Décroissance, le Parti pour la décroissance), des trotskistes écologistes dont certains sont membres du NPA (Nouveau Parti anticapitaliste), des libertaires, des féministes, et même une partie des pratiquants de la santé alternative… Cependant, on peut observer la part la plus importante de ce mouvement, dans le courant écologiste du NPA. Concernant leur orientation politique, leurs statuts mentionnent notamment certaines notions clés de la décroissance autogestionnaire telles que « l’appropriation collective des moyens de production », « l’autogestion », « la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables ». Mais on trouve cette orientation très proche de la décroissance autogestionnaire dans les différents courants libertaires tels qu’Alternatives libertaires ou la Fédération anarchiste. Cette dernière est le premier « parti politique » à avoir officiellement adopté une motion appelant à la décroissance le 12 mai 2008. Les Verts ont, eux aussi, adopté une motion sur la décroissance en 2009, mais qui est plus limitée.

Cet article vise donc à mettre en lumière une tendance nouvelle parmi les courants décroissants : celle de la «décroissance autogestionnaire». Il faut reconnaître que, pour l’instant, cette nouvelle tendance est parcellaire et relativement éclatée. L’objectif de ce travail consiste à en trouver la cohérence, afin de faire émerger une alternative qui émane du foisonnement de pratiques de terrain et de propositions nouvelles et anciennes que l’on peut observer, et chez les chercheurs. Je proposerai parfois aussi des idées issues de ma propre synthèse personnelle entre ces différentes approches complémentaires.

Les quatre piliers de la décroissance autogestionnaire :

  • l’autogestion économique des entreprises en contradiction avec la propriété privée des moyens de production. C’est donc ce point que nous développerons majoritairement, cependant, nous présenterons aussi succinctement les trois autres piliers complémentaires que sont :
  • la révolution culturelle conduisant vers le paradigme postmoderne de la décroissance, opposé à celui de la modernité ;
  • la limitation, la redistribution des richesses et la protection des biens communs, en opposition avec l’accumulation capitaliste et son productivisme illimité ;
  • la régulation publique démocratique de la société du plan local au plan international, s’opposant à la gouvernance globale libérale par les entreprises privées.

1) La décroissance : un passage vers un nouveau paradigme culturel

 L’obstacle le plus fondamental, pour dépasser le capitalisme, est de parvenir à dépasser nos modèles de représentation du monde qui nous semblent naturels et éternels alors qu’ils ne sont que le résultat d’une culture donnée à une époque donnée. Actuellement, il s’agit de l’idéologie hégémonique capitaliste néolibérale (Antonio Gramsci), qui est devenue une pensée unique, et la fin de l’histoire pour certains, tel Francis Fukuyama en 1992.

Cela suppose, pour les tenants de la modernité (le capitalisme néolibéral et la vision techno-industrielle), d’accéder à un nouveau paradigme, celui de la postmodernité. Cette dernière intégrant une partie de la « vision du monde » traditionnelle des « peuples premiers » vivant sur les continents  asiatique,  africain,  américain, tels les Indiens kogis vivant dans la jungle d’Amazonie en Colombie (Eric Julien, 2008) [1].

L’approche, en termes de soins de santé primaire, illustre ce passage vers la postmodernité. Il s’inspire notamment du savoir-faire des médecins traditionnels, des « hommes médecines », des chamans, qui s’appuient notamment sur l’usage des plantes pour soigner. « A l’homme-machine, dont la médecine académique ne connaissait que les symptômes, les souffrances et la mort, se substituait un homme total », selon l’expression de Marcel Mauss (Claudine Brelet, 1995 : 134) [2].

Selon Claudine Brelet, ce changement de vision prend sa source en 1905, dans Le nouvel esprit scientifique (Gaston Bachelard), « au moment où la relativité einsteinienne vient déformer des concepts primordiaux que l’on croyait à jamais immobiles ». Cette approche dynamique de la vie fut introduite par Malinowski avec l’anthropologie culturelle (Claudine Brelet 1995 : 134). C’est ce qui permit à l’Occident d’adopter une vision unifiée du monde et de redéfinir la modernité héritée du XVIIIe siècle. Ce nouveau paradigme fut repris par le rapport Brundtland, en 1987, qui affirme « qu’il  n’existe pas de séparation entre l’organisme humain et son environnement ». De même, Ignacy Sachs insiste sur la nécessité de « redéfinir la modernité », en établissant « une civilisation, centrée sur l’homme et favorable à la nature » (Sachs, 1993 : 21) [3].

À travers certains membres de  ces minorités alternatives (politiques, associatives…), on observe donc le passage de la modernité du capitalisme techno-industrielle à la postmodernité de la décroissance autogestionnaire. Cela suppose, d’une part, le passage de la recherche du pouvoir, de la prédation de l’homme sur ses semblables et sur la nature (dont il est coupé), vers la recherche de l’harmonie entre l’être humain, la nature et la Terre considérée comme une « mère symbolique ». Ce qui implique alors naturellement de respecter la nature afin de préserver sa propre santé et de partager des richesses économiques et naturelles lorsqu’elles sont limitées. Cela requiert, d’autre part, de passer de la recherche de la vitesse et du productivisme matériel à la quête de la sobriété heureuse, respectueuse des biens non renouvelables.

2) Limitation, redistribution des richesses et protection des biens communs plutôt qu’accumulation capitaliste, associée à un productivisme illimité

La préservation des biens communs et la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables supposent une régulation publique internationale démocratique, fondée sur la subsidiarité. C’est-à-dire que chaque État, étant souverain, dispose du droit de gérer lui-même ses ressources (renouvelables ou non). L’ingérence humanitaire (ou écologique), qui consiste à s’immiscer dans la souveraineté d’un Etat et d’un peuple, renforce généralement les pratiques.

La préservation des biens ne peut se limiter à des lois relevant de l’hétéronomie, c’est-à-dire de lois extérieures à l’être humain, mais suppose une éthique de l’autolimitation individuelle telle que l’exprime Cornelius Castoriadis (1996), c’est-à-dire une autolimitation fondée sur le principe de la « simplicité volontaire » (Mark A. Burch, 2003) s’inscrivant dans le registre de l’autonomie. Cela afin de pouvoir réellement mettre en œuvre cette autolimitation, en vue d’un partage équitable des ressources entre tous les êtres vivants. D’un point de vue éthique et logique, cette décroissance de la consommation devrait théoriquement débuter par celle des individus les plus riches, car ce sont eux qui possèdent généralement « l’empreinte écologique » par habitant la plus forte, donc qui pèsent le plus sur l’environnement et sur les ressources naturelles.

Une des conditions de la décroissance autogestionnaire réside dans la redistribution et la limitation des richesses.

  • La limitation des salaires (de 1 à x fois le salaire minimum), la limitation des revenus (intérêts, dividendes…) à x %, la limitation du patrimoine à x euros et/ou à x biens (maison, terrain, véhicule…). Cela viendrait en complément de la création d’un revenu minimum d’existence tel que le formule André Gortz (2006)  [4], au plan national et mondial.
  • La redistribution des richesses économiques des individus, des entreprises et des Etats par les impôts et les taxes (sur les produits, les profits, les salaires, la spéculation…), du plan local à l’international, en intégrant la dette écologique (fondée notamment sur l’empreinte écologique) et la dette économique du Nord vis-à-vis du Sud (reposant notamment sur les prélèvements coloniaux et néocoloniaux).
  • La limitation des prélèvements et de la consommation des ressources non renouvelables (pétrole, métaux…) et des biens communs (eau, sols, forêts, air, animaux…) afin de préserver la vie des générations futures sur la terre.

 

3) Socialisation autogestionnaire plutôt que propriété privée des moyens de production.

Nous allons, à présent, préciser les différents principes de la socialisation autogestionnaire, envisagée par la décroissance autogestionnaire. Celle-ci s’inspire et synthétise les idées libertaires autogestionnaires, celles de Marx et du socialisme autogestionnaire. Pour Marx, le fondement principal du capitalisme est la propriété privée des moyens de production, car les propriétaires sont en situation de domination vis-à-vis de leurs salariés, et ils en retirent une plus-value dont la finalité est d’accroître sans cesse leur capital (Karl Marx, 1948) [5]. Par conséquent, la première des actions à entreprendre, pour dépasser le capitalisme, consiste dans l’appropriation collective (la socialisation) des moyens de production.

Le premier pilier du paradigme décroissant est interdépendant des trois autres piliers de la décroissance autogestionnaire, qui ne peuvent pas être considérés comme secondaires, dans une perspective de décroissance favorable aux plus défavorisés. En effet, une approche de la décroissance ne prenant pas en compte chacun des trois autres piliers peut conduire à des dérives. Ainsi, une décroissance sans régulation démocratique peut pousser vers l’écofascisme et l’écototalitarisme. Une décroissance sans politique sociale de redistribution des richesses conduit à une décroissance néolibérale, dans laquelle les plus pauvres décroissent, tandis que les plus riches conservent leurs capacités de consommation, en continuant à pouvoir acquérir les ressources non renouvelables, quel qu’en soit le prix. Une décroissance sans une socialisation démocratique des moyens de production des grandes entreprises conduit à faire perdurer le capitalisme, sous une forme antiproductiviste. Les périodes de récession économique, telle celle ayant débuté en 2008, relève d’un capitalisme décroissant, mais involontairement. Or, dans un système capitaliste, le pouvoir des propriétaires des entreprises reste dominant vis-à-vis de l’Etat et des travailleurs.

Le socialisme autogestionnaire s’appuie en particulier sur  « Les 14 thèses pour l’autogestion » du Comité de liaison pour l’autogestion socialiste (Clas) dont était membre le PSU notamment, qui ont été rédigées en 1974 par Victor Leduc (Clas, 1974) [6]. Le socialisme autogestionnaire a tenté une synthèse de ces deux courants que sont le socialisme d’Etat (Marx) et  le fédéralisme autogestionnaire de Proudhon. Les deux premiers piliers du projet du socialisme autogestionnaire sont l’appropriation collective de toutes les entreprises, mais avec une autogestion collective. Un troisième pilier vient s’y ajouter ; il se situe au plan macro : il s’agit de la planification démocratique.

Dans les théories libertaires, il y a plusieurs approches de la propriété. Proudhon représente le courant socialisme libertaire, appelé aussi « mutuellisme » ou fédéralisme autogestionnaire. Bakounine est le représentant du collectivisme libertaire. A la mort de Bakounine (1814-1876), le socialisme libertaire se scinda entre le collectivisme libertaire de Bakounine et l’anarcho-communisme (créé en 1876) ou communisme libertaire dont Kropotkine (1842-1921) est le principal représentant (Jean Coste, 2006) [7]. « Le collectivisme libertaire de Bakounine essayait donc de concilier Proudhon et Marx » (Daniel Guérin, 1957) [8], c’est-à-dire la socialisation de la propriété des moyens de production et l’autogestion.

Dans le cadre du socialisme libertaire de Proudhon,  la propriété privée des moyens de production est conservée pour les familles de paysans, et ceux-ci s’organisent en mutuelles ou en coopératives, et enfin en fédérations agricoles. Les petites entreprises sont collectivisées (et non nationalisées), c’est-à-dire que la propriété et les décisions appartiennent cette fois à tous les travailleurs de l’entreprise et non à l’Etat. En revanche, les grandes entreprises n’appartiennent plus à des individus particuliers mais à l’Etat, et restent autogérées. Après avoir proféré que « la propriété, c’est le vol » en 1840, Proudhon transforme un peu sa position en affirmant que « la propriété, c’est la liberté. [...] La propriété est la seule force capable de servir de contrepoids au pouvoir de l’Etat » (Pierre Joseph Proudhon, 1866) [9]. A la différence de Proudhon et du socialisme libertaire (la Fédération anarchiste actuelle), les collectivistes libertaires et les communistes libertaires veulent socialiser l’ensemble des moyens de production. C’est-à-dire que les entreprises n’appartiendraient qu’à la société dans son ensemble, mais plus aux travailleurs ; en revanche, elles seraient autogérées.

Les collectivistes libertaires « maintiennent le salariat et une forme de répartition suivant le mérite. En fonction de cette répartition, chacun est propriétaire des fruits de son travail » mais pas des moyens de production (Irène Pereira, 2009 : 559) [10]. Actuellement, les pratiques des collectifs et des structures autogérées sont plus nombreuses qu’on ne le pense souvent. Il existe des centaines d’entreprises autogérées en Argentine et en France, au sein du Réseau d’échanges et de pratiques alternatives et solidaires (Repas) notamment.

 

Quel est le mode de  gestion interne démocratique des entreprises socialisées ? Dans les projets libertaires, l’accent est mis sur le pouvoir des travailleurs et du politique, en particulier avec le fédéralisme professionnel et politique de Proudhon (1863). En revanche, en Yougoslavie, durant la période autogestionnaire des années 1970, les parties prenantes extérieures des entreprises sont aussi associées au sein de « communautés d’intérêts autogestionnaires » (Catherine Samary, 1988 : 103) [11]. Dans le projet des décroissants autogestionnaires, les décisions des entreprises socialisées intégreraient aussi ces communautés d’intérêts que sont notamment les associations civiques. Les décisions seraient par exemple assurées par une direction participative fondée sur la subsidiarité des décisions dans l’entreprise et par un conseil d’administration composé par : les syndicats de salariés, les associations parties prenantes (usagers, consommateurs, associations écologistes…) et par un directeur élu par ces différents acteurs. L’ensemble des grandes décisions (horaires, organisation du travail, mode de direction plus ou moins hiérarchisée…) concernant le fonctionnement de l’entreprise serait autogéré, c’est-à-dire décidé par l’assemblée générale.

L’ »économie participaliste » (ou parecon) est un exemple de planification démocratique de l’économie. Elle a été conçue par Michael Albert en 2003  et s’oppose « au marché capitaliste et à la planification bureaucratique » ; c’est pourquoi elle accorde sa confiance à « l’auto-organisation des travailleurs » et à « l’anti-autoritarisme ». Dans le modèle de planification participative d’Albert, « les travailleurs et les consommateurs déterminent en commun la production, en évaluant de façon approfondie toutes les conséquences. Les instances d’assistance décisionnelle annoncent ensuite les indices des prix pour tous les produits, les facteurs de production, dont la main-d’œuvre et le capital fixe » (Albert, 2003) [12]. L’intérêt du modèle d’Albert réside dans son analyse précise de la complexité des processus de décision. La décroissance autogestionnaire s’appuierait sur ce modèle, mais sa planification serait autogestionnaire et tripartite ; ce serait une planification fédéraliste autogestionnaire. C’est-à-dire qu’en plus des représentants des consommateurs et des travailleurs, elle prendrait en compte, en même temps, les représentants de l’Etat fédéral, dans les prises de décisions. Or, malgré ces limites, ces derniers restent encore les plus légitimes représentants de l’intérêt général, lorsqu’ils sont élus par l’ensemble de la population.

La régulation par le « marché » sera encadrée par la planification autogestionnaire dans le cadre de la décroissance autogestionnaire. Proudhon proposait de conserver une certaine concurrence, en créant « la société économique fédérative des travailleurs », consistant dans « un ensemble de propriétés collectives d’entreprises concurrentes entre elles, mais associées en une fédération industrielle » (Jean Bancal, 1967 : 17). Proudhon poursuit en affirmant « qu’assurément l’initiative individuelle ne doit ni ne peut être oubliée » (Proudhon [1855], 1967 : 117) [13]. On le voit, Proudhon insiste sur la nécessité de maintenir la propriété, la concurrence et surtout l’initiative individuelle, même dans un système socialisé et coopératif.

Dans la décroissance autogestionnaire, cette régulation incitative de l’économie de marché, par les quotas (ou plutôt des quantums) et les subventions, qui est en cours dans l’agriculture européenne actuelle, serait démocratisée pour devenir un « marché libre » d’entreprises publiques autogérées qui serait régulé par la planification autogestionnaire. Cette dernière sera du ressort des fédérations professionnelles et des fédérations politiques travaillant ensemble, dans le cadre d’une fédération nationale.

4) Régulation publique démocratique de la société, du plan local au plan international plutôt que gouvernance néolibérale par les entreprises privées

Afin de compléter la dimension autogestionnaire de l’économie, les tenants de la décroissance autogestionnaire tentent d’élaborer un modèle autogestionnaire en politique, visant à faire rempart à la dérégulation croissante de la gouvernance mondiale, « a-démocratique » et néolibérale. Mais, pour cela, ils ne cherchent pas simplement à renforcer la régulation publique, mais l’ensemble de la démocratie, car ils estiment que la société doit à la fois être plus régulée, mais de manière autogestionnaire, c’est-à-dire par les pouvoirs publics et la population. Ainsi, les niveaux de la régulation démocratique qui doivent respecter le principe de subsidiarité, sont le local, le régional, le national, le continental et l’international.

Le respect de la subsidiarité suppose une organisation de type fédéral, tel que l’a notamment proposé Proudhon.  En 1862, ce dernier publie La fédération et l’unité en Italie et, en 1863, Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution, où il développe l’idée d’un fédéralisme autogestionnaire avec, d’un côté, une structure fédérale économique et, de l’autre, une structure politique. Les producteurs s’organisent donc en mutuelles, puis en fédérations (agricole, industrielle…), et, enfin, « il imagine aussi une confédération qui regrouperait tous les marchés du monde » (Jean Coste, 2006) [7]. Les anarchistes tels que Proudhon ou Bakounine envisagent donc que l’organisation générale de l’économie et de la société soit régie par un système fédéral et non pas laissée à la seule liberté des producteurs, contrairement à la compréhension habituelle et dévoyée du cliché sur l’ »anarchisme ».

Actuellement, les associations disposent d’une légitimité morale, et surtout sont spécialisées sur des thèmes précis, ce qui leur confère une compétence et une expertise particulière sur ces sujets. Par contre, les représentants des travailleurs et des associations ne représentent pas l’ensemble des intérêts de la population d’un pays, et surtout ils sont désignés par leurs propres membres, et non pas par tous les citoyens d’une nation. Les élus du peuple, tels que les parlementaires, sont en revanche élus par l’ensemble des citoyens (votants) ; leur légitimité élective s’avère donc plus forte.

Dans le système politique « bicaméral«  de Proudhon ou dans un système politique tripartite, afin d’éviter les écueils des déséquilibres de légitimité, il pourrait exister une pondération du nombre de voix, entre chacun des trois collèges. Les parlementaires, représentant les pouvoirs publics, disposeraient alors d’une part majoritaire, par rapport à ceux des travailleurs et des associations, dans la mesure où ce sont les seuls à être élus au suffrage universel, donc à être les plus légitimes.

Actuellement, en France, lors de négociations sur une thématique nationale, par exemple sur l’écologie durant le Grenelle de l’environnement, les représentants des employeurs, des salariés et des associations citoyennes tentent de trouver un accord entre eux. En cas de désaccord, le problème est tranché par un arbitrage des pouvoirs publics. Il s’agit d’une régulation déléguée, arbitrée par les pouvoirs publics, c’est-à-dire une régulation tripartite arbitrée. En conclusion, dans le cadre d’un système fédéral (fondé sur la subsidiarité), deux systèmes politiques sont possibles pour la décroissance autogestionnaire : le fédéralisme politique simple ou le fédéralisme tripartite égalitaire ou arbitré.

Pour les  décroissants autogestionnaires, une régulation démocratique, pour être effective, doit donc aussi reposer sur une régulation légale, c’est-à-dire  respectant  l’Etat de droit (les lois) et la transparence des décisions (non occultes) prises par des acteurs légitimes du fait de leur nature, car indépendants économiquement, élus démocratiquement, ayant autant que possible un mandat impératif et révocable.

Conclusion

La décroissance autogestionnaire repose donc sur un programme alternatif au capitalisme, qui est fondé sur quatre piliers. Le premier d’entre eux consiste à passer de la modernité, fondée sur vision techno-industrielle et capitaliste, à un nouveau paradigme, celui de la postmodernité de la décroissance autogestionnaire. Cela suppose de quitter l’ère du productivisme et de la croissance infinie comme moteur du capitalisme et de s’acheminer vers la décroissance de la consommation des ressources non renouvelables, en débutant par les plus riches. La décroissance autogestionnaire entend ainsi permettre la croissance des plus pauvres, jusqu’à ce qu’ils atteignent le niveau d’une empreinte écologique mondiale soutenable et égale pour tous.

C’est pourquoi le deuxième pilier réside dans la redistribution des richesses, grâce à des taxes, à des impôts, à l’instauration d’un salaire maximum et d’un revenu minimum d’existence.

Le troisième pilier se compose de la planification autogestionnaire et de la socialisation autogestionnaire. Cette dernière débutera par celle des banques et se poursuivra par celle des grandes entreprises, dont la gestion et les décisions sont assurées par les représentants de l’Etat, les syndicats, les usagers et les associations parties prenantes (régulation tripartite), encadrées par la planification autogestionnaire locale, nationale et internationale (fédéraliste). La socialisation des grandes entreprises est un élément commun à l’écosocialisme, aux mouvements libertaires et à la décroissance autogestionnaire. En fonction des orientations plus ou moins socialisantes, la décroissance autogestionnaire pourra éventuellement étendre la question de la socialisation aux petites entreprises, comme le prônent l’écosocialisme, le collectivisme libertaire et le communisme libertaire, et adopter d’autres propositions de ces différents courants, ainsi autour de la question du salaire égal ou différencié, mais limité.

Le quatrième et dernier pilier repose, lui, sur un fédéralisme autogestionnaire tripartite, du plan local à l’international. Il appliquera le principe de subsidiarité et de tripartition, à tous les niveaux. Il se situe donc en opposition avec une dérégulation croissante de la gouvernance mondiale néolibérale et « a-démocratique ».


[1] Kogis – Le réveil d’une civilisation précolombienne, Eric Julien et Gentil Cruz (Albin Michel, 2004).

 

[2] Anthropologie de l’ONU – Utopie et fondation, Claudine Brelet  (L’Harmattan, Paris, 1995).

[3] L’écodéveloppement, Ignacy Sachs (Syros, Paris, 1993).

[4] « Revenu garanti et postfordisme », André Gortz, Ecorev, 1er décembre 2006.

[5] Le capital – Critique de l’économie politique 1867, Karl Marx (Éditions sociales, Paris, 1948).

[6]  Les 14 thèses pour l’autogestion, Clas, 1974, http://alterautogestion.blogspot.com/2009/10/quatorze-theses-pour-lautogestion.html

[7] Dictionnaire des noms propres – Toponymes et patronymes de France, de Jean Coste (Armand Colin, 2006).

[8] La révolution déjacobinisée, Daniel Guérin (Les Temps modernes, avril 1957).

[9] La théorie de la propriété, Pierre Joseph Proudhon (1866).

[10] Un nouvel esprit contestataire – La grammaire pragmatiste du syndicalisme d’action directe libertaire, Irène Pereira (EHESS, doctorat de sociologie, thèse dirigée par Luc Boltanski, 2009).

[11] Le marché contre l’autogestion - L’expérience yougoslave, Catherine Samary (Publisud/La Brèche, Paris, 1988).

[12] Après le capitalisme – Eléments d’économie participaliste, Michael Albert (Agone, 2003).

[13] La réforme à opérer dans les chemins de fer, 1855, Pierre Joseph Proudhon, in Proudhon – œuvres choisies, Jean Bancal (Idées NRF, Gallimard, 1967).

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