Théorique
avec mesure
et pratique
sans démesure

Etablir les limites sans se poser des limites

A propos de décroissance, de limites et de leur dépassement

Où sommes-nous et d’où venons-nous ?

Dans une planète où la division la plus inique et grotesque entre les hommes s’accentue de plus en plus et où une idéologie totalitaire impose ce monde comme le seul possible dans l’abondance des ses variantes spectaculaires, un élément d’analyse semble, étrangement, faire l’unanimité.

Face aux rappels souvent sanglants de la réalité et à l’entêtement pédagogique des faits, tout le monde (riches et pauvres, savants et ignorants, puissants et impuissants, décideurs et citoyens-spectateurs) s’accorde pour reconnaître la limite tangible de ce qu’on a appelé — pendant des siècles, sans la moindre vergogne et avec un orgueil particulier depuis l’essor d’une civilisation de maîtres et d’esclaves industrialisés — « exploitation de la nature ».

La finitude d’un tel impérialisme est désormais une évidence, autant sur le plan énergétique que sur celui de la disponibilité de biens primaires. Elle implique, a fortiori, la fragilisation de l’écosystème du vivant dont le risque d’effondrement alimente le macabre ballet paranoïaque des catastrophistes actifs (critiques impuissants du pouvoir) et des optimistes contemplatifs (serviteurs cyniques du pouvoir). Une croissance démographique sans précédent l’aggrave, favorisée dans les temps modernes par l’amélioration exceptionnelle de l’hygiène et des soins de santé, mais bêtement accentuée, surtout, par l’ignorance « sexophobique » renaissante que la capote trouée du religieux entretient.

La délirante confiance autoréférentielle, qui a régi toutes les sociétés productivistes jusqu’à la seconde moitié du XXe [e en exposant] siècle, a du plomb dans ses ailes en charbon, en pétrole et en uranium quand, malgré une surproduction accablante de technologies, d’aliments douteusement comestibles et de denrées commerciales en tous genres, près d’un milliard d’humains souffrent de la faim et de ne pas avoir accès à une eau propre.

Le divorce entre le système spectaculaire marchand et la satisfaction des plus simples besoins des humains est en voie d’achèvement dans un monde où la richesse éclatante et misérable d’une poignée de privilégiés sans qualités humaines ajoute partout à la tragique pauvreté des exclus un macabre sentiment d’absurdité dans l’absence de la moindre décence commune.

Alors qu’une exploitation sans fin de la nature, corollaire de l’exploitation de l’homme par l’homme, a atteint ses limites, on se soucie très peu, en fait, de la persistance de l’exploitation économique et de la montée de l’aliénation scandaleuse des femmes et des hommes au travail (producteurs ou consommateurs, au chômage ou en activité salariée, dirigeants ou dirigés, ouvriers sans usine ou paysans sans terre).

Contrairement aux bonnes intentions constamment affichées, les démagogues décideurs ne se préoccupent aucunement des dégâts gravissimes que l’effondrement incontrôlé, mais rentable, du mode de production capitaliste cause à la vie quotidienne des hommes et des femmes contemporains. Ils s’inquiètent, plutôt, du risque de crise de valorisation de l’argent à laquelle s’expose l’économie capitaliste et ils se posent de plus en plus la question du développement durable de l’économie et de son maintien pour garantir la continuité du système social dominant.

La finitude des ressources matérielles exploitables de la planète est donc en train de marquer la fin d’une époque sans donner suite à la naissance d’un nouveau monde, car elle ne se traduit pas, pour l’instant, par la moindre entrave à l’avidité sans bornes des misérables seigneurs d’une richesse financière incapable de dispenser jouissance et bonheur aux êtres humains naturels.

Qui sommes-nous et où allons-nous ?

Dénoncer l’ensemble d’un système planétaire pourri aux mains d’une caste de zombis veut dire, à ce moment précis de l’histoire, poser concrètement la question radicale des limites et des choix qui en découlent. Il faut fixer des limites quantitatives précises au gaspillage productiviste sans empoisonner par des raideurs moralistes plus ou moins pragmatiques la qualité du renversement de perspective sociale désormais urgent.

L’histoire moderne est sillonnée de pistes alternatives diverses et de leurs échecs sanglants à ne jamais reproduire, mais cela ne peut pas constituer un alibi pour l’immobilisme contemplatif.

Pour ceux qui veulent quitter le Titanic global, il est urgent de stopper le processus de décomposition économiste en acte, en s’appuyant sur l’intelligence sensible commune, dans l’élaboration d’un projet alternatif à celui d’un capitalisme en train d’échouer lamentablement en emportant avec soi l’humanité inachevée des êtres humains.

Qu’elle s’envisage en douceur ou par le conflit, l’exigence du changement est objectivement révolutionnaire. On peut donc comprendre que, dans l’impossibilité de nier l’évidence, les serviteurs volontaires au solde de la continuité de l’absurdité dominante envisagent aujourd’hui comme seul développement durable celui de l’aliénation d’une société qui se contente de prolonger le temps de son écroulement en y rongeant ses derniers profits.

Le capitalisme fonctionne désormais indépendamment des hommes qu’il exploite et aliène. Ses souteneurs aiment et servent eux-mêmes la domination sans vraiment dominer. Pour cela, la domination n’a jamais été plus insupportable et incohérente que dans cette phase finale d’une société spectaculaire installée jusqu’à l’intimité caractérielle d’individus inconscients.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les privilèges d’un petit nombre ne constituent plus la véritable satisfaction d’une classe sociale matérielle, mais simplement la prérogative aliénée de serviteurs volontaires génériques et interchangeables, principaux responsables du désastre collectif car nostalgiques d’une domination de classe dont ils mettent en scène la continuité spectaculaire en retardant la déchéance inévitable du mode de production dominant à la dérive.

Dans le contexte d’une telle explosion pyrotechnique de la société spectaculaire marchande, la décroissance est indispensable. Elle marque  ponctuellement une limite prioritaire impérative et un coup de frein salutaire favorisant la dynamique de renversement de perspective de la vie et de la société qui l’incarne.

Plus encore qu’une alerte, qu’un ras-le-bol spontané et biologiquement nécessaire, la décroissance se propose comme la rupture d’un tabou, comme un déconditionnement libérateur et un premier stop concret et actif à la machine infernale du totalitarisme économiste. Elle oppose au processus de décomposition sociale en marche sa simple pratique d’une utopie concrète expérimentale. Celle-ci puise ses racines dans l’ontogenèse même de la société humaine, au nom de l’aspiration à un bonheur tangible devenu la seule alternative possible à l’horreur qui dirige, sans les gouverner, les naufragés du capitalisme que nous sommes.

Devant le pire qui nous guette, seul le meilleur pourra désormais nous sauver. Aucune compromission ou arrangement n’est plus envisageable avec un système complètement mafieux et voué à l’autodestruction.

Nous sortirons de ce piège historique seulement en fixant clairement la limite prioritaire d’une décroissance économique sans dogmes ni vérités absolues, antitotalitaire et variable selon les goûts et les situations. La décroissance en Europe ou en Afrique, par exemple, nécessite des décisions autonomes et évidemment différentes. Il nous reste, néanmoins, à décider tous ensemble comment composer pour socialiser la joie de vivre et non plus l’obsession sombre de la valorisation économique qui partout tue, ruine et exclut.

Si jamais un autre monde est possible, il lui faut un projet et des désirs réconciliés avec une nature qu’on ne souhaite plus dominer. Il y a mieux à faire pour être heureux, dès qu’on s’aperçoit que la quête du bonheur – ou, pour mieux dire, des bonheurs divers, sans fin et sans compétition meurtrière à la clé – peut changer la donne d’un monde autoritaire qu’une maladive volonté de puissance a trop longuement façonné dans la douleur, par la violence prédatrice et l’abus.

Nous sommes les fils d’une civilisation plurimillénaire fondée sur le viol, le sacrifice et la peur.

Pour le respect des luttes des générations qui nous ont précédés (et pour établir, surtout, une complicité avec celles qui, peut-être, suivront), nous avons à mettre le cap, avec ferme volonté, sur un bonheur respectueux de la vie et réconcilié avec la nature que la tragédie d’une société « classiste », bigote et lâchement autoritaire, a toujours empêché. Cela est finalement possible car, pour la première fois, la domination s’est autonomisée, en se généralisant au-delà des classes sociales.

Le pire produisant parfois le meilleur, les moyens d’une émancipation trop souvent trahie et la mise en cause de son échec ne dépendent visiblement plus que du libre arbitre d’hommes et de femmes naufragés qui n’ont rien d’autre à perdre que leur aliénation et le risque croissant d’une disparition finale.

La condition historique du prolétariat révolutionnaire s’est ainsi reconstituée en forme moderne dans la société du spectacle. Les survivants sauront-ils en prendre finalement conscience par la volonté de vivre et non pas par le réflexe de mort ?

En renvoyant le mécanicisme aliéné d’un bonheur matériel économiste dos à dos avec le mysticisme hystérique d’un bonheur frigide et désincarné, l’humanité peut accéder à un rêve poétique de bonheur social que sa conscience pratique pourrait rendre pour la première fois réel dans l’histoire humaine.

Sergio Ghirardi, la nuit du 4 août 2010 

Leave a Reply

  

  

  

You can use these HTML tags

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Numéro 1

Numéro 0

Numéro 00